On ne présente plus Igor et Grichka Bogdanov. Les jumeaux les plus populaires du paysage cathodique français ont fait le déplacement à Luxembourg en mai dernier. Résultat, une salle comble curieuse de découvrir en quoi consiste la Nouvelle Intelligence Artificielle.

BEAST a sauté sur l’occasion et a recueilli les propos de l’inséparable duo. Bizarre… vous avez dit bizarre ?

On peut lire à votre sujet que vous êtes dotés d’une culture véritablement encyclopédique. Pouvez-vous nous décrire votre parcours académique ?

GRICHKA : Notre parcours est avant tout fondé sur la gémellité. Quand on est deux, on se pose des questions que l’autre ne se pose pas et vice versa. Si bien que nous avons pu progresser rapidement dans des territoires qui se sont étendus. L’expansion, si l’on peut dire, de cet espace de connaissance s’est faite assez vite. En ce qui me concerne, j’ai passé le Bac puis j’ai rejoint la section Service Public de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, plus communément appelé Science Po. J’y ai construit des modèles économétriques, puis de mathématiques appliquées. C’est probablement lors de cette période que s’est fait le sous-sol de ma culture mathématique. Après plusieurs années en doctorat, notamment avec le grand penseur Roland Barthes, est venue l’émergence de la télévision avec Temps X. Chaque samedi, nous revêtions notre costume d’astronaute et cela, pendant 10 ans. Au terme de cette aventure, nous avons préféré reprendre nos thèses interrompues : j’ai soutenu une thèse de doctorat en mathématiques appliquées à la cosmologie primordiale, avant de découvrir qu’il y avait le Big Bang !

IGOR : Grichka et moi-même nous sommes polyvalents. Nous nous intéressons bien sûr aux mathématiques mais également à la philosophie, aux arts et à la musique, qu’elle soit moderne ou ancienne. Nous avons beaucoup lu, de la littérature classique à la science-fiction, et avons même écrit un ouvrage intitulé Clefs pour la science-fiction. Nous nous intéressons à peu près à tout… et avec passion !

C’est donc en 1976 que vous publiez votre premier livre, Clefs pour la science-fiction, préfacé par Roland Barthes, lequel estimait que votre ouvrage était empreint d’une bienveillance profonde; profonde en ce qu’elle remonte à une certaine idée du bonheur. Vous avez par la suite fréquenté son petit séminaire jusqu’à sa mort, en 1980. Quel souvenir gardez-vous de ce brillant sémiologue et quels enseignements en avez-vous retenu ?

IGOR : Nous en avons retenu d’abord une image profondément humaine. Roland Barthes nous a fascinés au préalable uniquement à travers ses livres : Grichka et moi avions acheté Mythologies. Il s’agissait d’une incroyable découverte, une pensée absolument extraordinaire, un style absolument spécifique et unique, une façon de partager en profondeur son savoir qui nous a littéralement enchantés. C’est la raison pour laquelle, l’année suivante, après avoir lu tous ses livres, nous sommes allés le rencontrer. Il donnait une conférence à Science Po, là où Grichka était étudiant : c’est ainsi que nous nous sommes rapprochés de lui, à travers la préface qu’il a consenti pour notre ouvrage, mais également au-delà, à travers les deux années études que nous allions poursuivre à l’IHES (Institut des Hautes Etudes Scientifiques).

Sur la base, semble-t-il, des travaux de Vint Cerf et Robert Kahn, à la fin des années 70, au sein du programme de recherche DARFA de l’armée américaine, vous évoquez dès 1980 la création d’un réseau mondial que vous baptisez Internex. A l’époque, vous suiviez donc de près ces recherches spécifiques, connues seulement de quelques spécialistes ?

GRICHKA : Lorsque nous parlons d’interconnexion, ou Internex, nous évoquons le principe de la liaison entre des ordinateurs distants les uns des autres, et c’est là probablement l’origine de notre intuition. Dans les années 70, nous avions chacun des ordinateurs différents, Igor avait son ordinateur et moi le mien, ces derniers étaient donc complétement déconnectés. Passionnés par les mathématiques appliquées et par la possibilité de créer cette liaison, nous avons relié, connecté, nos deux ordinateurs. Cette connexion nous a semblé naturelle. Nous nous connections à travers des protocoles que nous avions fabriqués nous-mêmes, c’était très efficace et fonctionnait très bien.

IGOR : Nous avons de suite compris que du temps serait gagné si nous arrivions à échanger nos données. Nous avons interfacé ces deux ordinateurs à travers un disque dur externe, qui envoyait des données aussi bien vers l’un que vers l’autre. Nous voulions tout d’abord l’appeler Interconnex, mais c’était trop long. Nous avons donc choisi Internex !

GRICHKA : Il s’agissait alors du tout premier Internet! Nous avons alors cherché à enrichir nos connaissances et nous sommes allés puiser dans d’autres banques de données. De cette expérience très individuelle est née une intuition. Par la suite, nous nous sommes informés en observant notamment ce qui avait été fait dans l’effort militaire, le CERN, au sein duquel nous avons effectué nos études en physiques théoriques et en mathématiques. Nous avons dès lors découvert les différents éléments qui ont permis à Internet d’apparaître, notamment le langage HTML. Finalement, tout cela est né de cet effort de ne pas séparer deux ordinateurs … jumeaux.

Quels auteurs – ou quel auteur – d’anticipation ont-ils, par le passé, dépeint de la manière la plus juste le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui ?

IGOR : Je pense tout d’abord à Philip K. Dick qui, à travers Ubik, a décrit d’une manière complètement impressionniste le monde d’aujourd’hui. Les personnes ayant lu Ubik se souviennent des images publicitaires qui surgissent en faisant un simple geste avec la main. Le héros découvre des messages lorsqu’il décroche un téléphone dans une cabine téléphonique. Selon Grichka et moi-même, Philip Dick est un grand visionnaire du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

De la même manière, quel est, à l’époque actuelle, celui qui décrit de la façon la plus plausible la société de demain ?

IGOR : Dans la Science-fiction actuelle, nous devons distinguer plusieurs types de vecteurs : il y a le vecteur écrit, mais également le support cinématographique. Certains fabricants d’univers sont aujourd’hui des productivistes comme Christopher Nolan qui, avec Interstellar, projette un univers possible, l’hypothétique réalité de demain. Le voyage interstellaire nous est encore refusé mais il existera un jour.

Nous nous projetons très volontiers dans ces univers très lointain, mais l’hypothèse d’Interstellar n’est pas la nôtre. D’un point de vue scientifique, nous ne pensons pas plausible la communication via des trous noirs. En revanche, cette notion d’hyper espace permettra de connecter instantanément des régions très distantes de l’univers. Voilà pourquoi nous pensons qu’à travers le cinéma de science-fiction, il y a une transposition d’un mode de vie existentiel qui pourrait se révéler possible dans un futur proche.

Vous êtes à l’origine d’une dizaine d’émissions de télévision – dont le programme culte Temps X – et les auteurs de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique. Quels sont les projets qui vous tiennent à cœur aujourd’hui ?

GRICHKA : Nous sommes en train de concevoir un programme court qui correspond plus au mode de consommation actuel. Internet nous oblige aujourd’hui à la pensée courte, à la consommation courte. Il faut être rapide et nous devons alors concentrer énormément de connaissances en peu de temps et parvenir à affecter le spectateur. C’est ce que nous avions fait naguère sur France 2 avec Rayon X, une expérience qui a duré près de 8 ans. Ce format était très court puisqu’il durait 2 minutes. Nous sommes aujourd’hui en train d’étendre ce format à 5 minutes, trois fois dans la semaine. Ce programme sera installé sur TV5 Monde, ce qui nous permettra d’aller au-delà des frontières françaises et de toucher toute la population francophone et encore au-delà puisque nous pensons proposer ce produit en plusieurs langues: anglais, russe, allemand, espagnol, et peut être chinois et arabe. L’idée est vraiment de faire en sorte que cette image de la modernité façonnée par la science et présentée de manière conviviale puisse émigrer dans le monde entier. Les émissions de ce genre peuvent, selon nous, réduire les fractures sociales ou de civilisation.

AUJOURD’HUI, LORSQUE NOUS PARLONS DE PRÉVISIONS MÉTÉOROLOGIQUES, IL FAUT 5 ANS POUR ARRIVER À PRÉVOIR CE QU’IL VA SE PASSER EXACTEMENT DANS UN MOIS. AVEC LES ORDINATEURS QUANTIQUES, NOUS FERONS CETTE PRÉVISION EN QUELQUES INSTANTS.

IGOR : Grichka et moi-même avons les mêmes objectifs. En octobre, nous allons publier un livre intitulé Le code secret de l’univers, qui permettra aux lecteurs de comprendre que l’univers peut être interprété comme un message à décoder, un peu comme les archéologues des temps anciens qui se sont confrontés aux pyramides et devaient en déchiffrer le langage. En plus de cela, nous allons revenir sur le front de l’audiovisuel, parce que nous pensons qu’il s’agit d’un moyen de communication qui correspond profondément à notre mode de consommation actuelle.

Lors de la convention ICT Spring Europe 2015, vous avez abordé la Nouvelle Intelligence Artificielle. Quelle est-elle ?

GRICHKA : Cette nouvelle intelligence artificielle est caractérisée par une nouvelle génération d’ordinateurs que les scientifiques appellent quantiques. Les ordinateurs quantiques fonctionnent sur des modes opératoires qui ne sont pas du tout comparables aux ordinateurs classiques. Ces derniers sont fondés sur le calcul binaire basé sur le 0 et le 1. Ce protocole est très contraignant : le courant passe ou il ne passe pas. En revanche, avec les ordinateurs quantiques, le bit d’information sera étendu vers ce qu’on appelle un cubit : un codage qui n’est plus basé sur le 0 et le 1, mais sur 0, 1 et la superposition, au sens quantique du terme, de 0 et 1. Il n’y a plus simplement deux états mais une superposition d’états. Nous pouvons en tirer des ordinateurs avec des applications vertigineuses en termes de codage et de cryptologie. Nous allons pouvoir fabriquer des codes inviolables et bénéficier d’une rapidité quasi instantanée sur des très longues files d’information. Aujourd’hui, lorsque nous parlons de prévisions météorologiques, il faut 5 ans pour arriver à prévoir ce qu’il va se passer exactement dans un mois. Avec les ordinateurs quantiques, nous ferons cette prévision en quelques instants.

IGOR : Evidemment, la grande question qui se pose est de savoir ce qui se passera à l’intérieur de ces machines qui seront capables de traiter des informations à une vitesse vertigineuse. Viennent alors des questions comme celles posées par Stephen Hawking, il y a quelques mois, sur les caractéristiques de cette machine. Comme elle sera capable de penser beaucoup plus vite que nous et de traiter un nombre phénoménal d’informations, aura-t-elle accès à la pensée ? Aura-t-elle accès à la conscience ? Comme le disait le mathématicien britannique Roger Penrose, notre cerveau fonctionne sur la superposition des états quantique. Ne va- t-on pas reproduire les caractéristiques du cerveau humain en créant une telle machine ? Ces machines auront-elles accès à la pensée floue qui est la nôtre ? Souvent nous ne pensons pas blanc ou noir, mais plutôt gris. Selon certaines interprétations, ces machines auront accès au peut-être et à partir de là, à une conscience proche ou comparable à celle des êtres humains. C’est une des nombreuses questions qui apparaissent à la périphérie des ordinateurs quantiques qui apparaîtront, selon nous, vers 2025.