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Leur Gotham, c’est la rue, la vraie, celle que les touristes ne voient pas. Leurs superpouvoirs ? Ils n’en ont pas. Certains d’entre eux ne se sont même pas intéressés aux exploits de Superman ou à la vitesse de Flash pour trouver cette vocation. Eux, ce sont les « Real Life Super Heroes » ou RLSH. Portrait de cette sous-culture ancrée aux Etats-Unis mais qui se dissémine également dans de nouveaux pays.

 

Ils s’appellent Nyx, Mr Extreme, Samaritan et sont plusieurs centaines à arpenter les rues de New York, Miami ou encore San Diego. Dans la vie de tous les jours, ils sont comme le commun des mortels, mais lorsque la ville commence à s’endormir, ils enfilent leurs costumes plus ou moins élaborés et éveillent leur sens de l’altruisme, cherchant à combattre l’incivilité, l’inculture et la misère des rues. Un geste solidaire et humain créé dans un univers fantastique qui illustre parfaitement la culture populaire étasunienne. Cependant, si la plupart des héros du réel et autres vigilantes s’identifient à un citoyen comme Bruce Wayne, voulant faire régner l’ordre et la justice à la place des forces affrétées par l’Etat, les sources et influences qui ont nourries le mouvement des RLSH ne sont pas forcément nées sous la bannière étoilée.

 

Robin des Bois et catch mexicain

Bien que la filiation ne se soit jamais révélée officiellement, les codes et symboles similaires ne trompent pas. En 1985, Mexico City est frappée par un tremblement de terre d’une amplitude de 8,1 sur l’échelle de Richter. Alors que les décombres envahissent la ville et que les victimes se comptent par milliers, l’inaction du gouvernement de l’époque, dirigé par Miguel de la Madrid, éveille la conscience collective. Deux années plus tard, l’Asamblea de Barrios (l’assemblée des quartiers), une organisation mexicaine militant pour le relogement de milliers de sans-abris suite à la catastrophe, va créer le personnage de Superbarrio Gomez.

Couvert d’un masque jaune et rouge inspiré des plus grands catcheurs mexicains, les fameux luchadors, Superbarrio se battra pendant des années pour aider les sans-logis et contre les promoteurs immobiliers corrompus, n’hésitant pas à se confronter aux administrations de la ville de Mexico. Un combat qui n’est pas sans rappeler celui des héros de la vie réelle aujourd’hui. A une différence près : Superbarrio Gomez, à l’époque, défendait une vision politique alternative. La lutte des quartiers de ce Robin des Bois mexicain va donc se déplacer à l’échelle nationale, Superbarrio allant même jusqu’à se présenter en 1988 aux élections mexicaines avant de se rétracter pour soutenir le candidat du parti de la révolution démocratique, Cuauhtémoc Cárdenas.

Une différence de taille avec les Real Life Super Heroes, qui prônent l’apolitisme et le don de soi au service de la communauté. Des valeurs qui ont dépassé les frontières américaines et ont trouvé écho notamment en France. Réunis sous le nom des « Défenseurs de France », l’assemblée des super héros tricolores imite en tout point ses homologues américains. Et lorsqu’on demande à « Blue Smash » dans une interview aux Inrocks si, derrière ce nom et le logo du drapeau français qu’ils utilisent, ne se cacherait pas une idéologie politique, il répond : « Si on affiche les couleurs du drapeau français, ce n’est absolument pas pour présenter un mouvement politique. Quant au nom, il vient de moi, je cherchais un nom représentant notre action et l’esprit de patriotisme ».

 

Un phénomène enfanté par la culture US

Alors comment sont venus dans les rues ces héros ordinaires ? Ceux qu’une partie du public regarde au départ avec un rire gêné devant tant d’artifices et d’enfantillages pour une simple mission solidaire ne sont-ils pas tout simplement les enfants du monde moderne ? Plusieurs facteurs s’entrechoquent. Il est évident qu’en premier lieu, les Real Life Super Heroes ont grandi pour la majorité d’entre eux le nez dans les comics Marvel & DC et que cette personnification de l’héroïsme a influencé leur décision de dédier une grande partie de leur temps libre à devenir leurs idoles, à l’instar de tous les passionnés. C’est une autre façon de prouver son amour des super-héros que Mark Millar, auteur de « Kick- Ass », comic adapté au cinéma, dont il considère le scénario comme « très autobiographique » et qui a permis l’émergence de nouveaux RLSH.

L’impact de la culture des comics se conjugue ici avec une société du XXIème siècle hyper médiatisée où l’image est surexploitée. Batman, Superman et leurs confrères servent donc ici non pas de modèles comportementaux – qui oseraient faire ce qu’ils accomplissent ? – mais formels aux Real Life Super Heroes. Par le costume et le pseudo, les Real Life Super Heroes contribuent donc à ce doux paradoxe du héros anonyme et offrent aux médias intrigués (photographes, télévision, YouTube…) une émission de téléréalité où leurs actes de solidarité, qu’ils soient peu ou très risqués, attendent une certaine reconnaissance.

 

Inconscience civique ?

Les RLSH sont donc aussi bien à la croisée d’une culture héroïsée et de la société de l’image qu’à l’intersection de la reconnaissance individuelle et du bien-être collectif, comme l’explique le sociologue français Eric Maigret, qui a consacré une étude à ce phénomène de société. Néanmoins, le prix à payer pour une reconnaissance locale peut être parfois très lourd. Au-delà de l’investissement temporel et matériel que demande le fait de patrouiller bénévolement dans son quartier, les héros ordinaires s’exposent également à un public malintentionné, comme les dealers de drogue, qui n’hésitent pas à traquer les RLSH, mais également à la réticence des forces de l’ordre de voir des citoyens ordinaires voulant faire régner l’ordre.

L’un des exemples les plus médiatisé aux Etats-Unis est celui de Phoenix Jones, RLSH de 23 ans, patrouillant à Seattle et revendiquant son droit de lutter contre les dealers et de s’interposer dans des rixes dans les quartiers les plus chauds de la ville, accompagné bien entendu d’un caméraman filmant ses exploits pour sa communauté YouTube. Il fut notamment arrêté par les forces de l’ordre pour une intervention jugée trop agressive en 2011. Le masque tombe et la communauté de Seattle découvre Ben Fodor, ancien combattant de MMA. Un évènement qui créé la polémique au sein des RLSH et qui pose la question : Doit-on être prêt à tout pour devenir un héros ?