C’est le sujet chaud depuis trois ans, torride même. Un débat complexe, mouvant, introspectif, bien au delà des simples querelles de bonnes moeurs. Sous l’assaut de nouvelles technologies, de nouveaux modes de communication mais aussi de l’explosion pressentie des frontières de la diversité, le sexe sort progressivement des sujets tabous et s’affirme comme un des grands débats des prochaines années. Jusqu’à nous conduire à formuler, le plus sérieusement du monde, des hypothèses de plus en plus délirantes.

Une histoire millénaire

Bien avant que le deuxième des Dix Commandement (Tu ne feras pas d’image taillée – Exode 20:4) ne freine les ardeurs des artistes, le monde regorgeait de représentations érotiques, depuis le paléolithique – chasseurs-cueilleurs et coquins donc – jusqu’aux grecs puis aux romains, qui considéraient ce type de décoration comme de bon goût.

Les siècles suivants virent les représentations érotiques circuler majoritairement sous le manteau, avant de se libéraliser progressivement, avant que l’invention de l’imprimerie, de la photographie, puis du cinéma ne remettent le sujet dans la sphère publique. Vers la fin du siècle dernier, la prise de pouvoir de mouvements amateurs dans la production, conjuguée aux débuts d’internet, ont fait exploser la présence de contenu à caractère pornographique sur les réseaux, et dans les foyers. Un changement majeur.

De l’érotisme à la pornographie

Résultat, le sexe – du moins sa dimension porn, représente aujourd’hui 4,5% des sites dans le monde (plus que les sites financiers, de jeux, ou de loisirs) et monte à un sur dix dans certains pays. Certains sites reçoivent plus de 100 millions de visites par jour, et une recherche sur 7 est liée à du contenu à caratère sexuel. Une dernière statistique ? En 2015, plus de 4,392,486,580 heures de porno furent visionnées sur PornHub, une durée deux fois et demie supérieure au temps passé sur Terre par l’homo depuis son apparition.

Un phénomène qui passionne économistes, scientifiques et sociologues, car il modèle toute une génération, pour qui sexe et pornographie se confondent. En devenant un standard pour les esprits faibles, comme pour les adolescents qui filment et diffusent leurs ébats, jusqu’au revenge porn. En bousculant les codes publicitaires, déjà machistes et peu respectueux de la gente féminine. En ouvrant des perspectives impensables à l’industrie pharmaceutique : 20% des consommateurs de Viagra ont aujourd’hui moins de 30 ans.

Surfer sur la vague

Il est illusoire de penser inverser la tendance en combattant la pornographie de fond. D’autant plus que peu le souhaitent, en fin de compte, et que les pouvoirs publics ont massivement démissionné face au phénomène. Dès lors, autant influencer le système de l’intérieur. C’est le sens du travail de Cindy Gallop de Make Love Not Porn, créé en 2009. Son credo : redonner à la femme une vraie place dans les débats, contribuer à éduquer les jeunes générations sur la vraie nature du sexe.

Féministe engagée, provocatrice assumée – sa tagline sur LinkedIn “I like to blow shit up, I am the Michael Bay of business” – Cindy Gallop attire l’attention pour mieux provoquer le débat en surfant sur les phénomènes sociaux. Son but : montrer des couples normaux, redonner des référents respectueux, équilibrés et réalistes aux ados, et rémunérer les vidéos les plus visionnées. C’est encore à ce jour, une des présentations dont on a le plus parlé depuis la création des conférences TED. Plus de 400.000 membres ont suivi ce projet, destiné à repenser les normes en la matière. C’est peu, mais c’est un début.

Mais les entrepreneurs en sextech ne sont pas les seuls à repenser ou détourner l’écosysteme. Le FBI a également défrayé la chronique l’année dernière, en devenant en l’espace de deux semaines le plus large diffuseur d’images pédopornographiques, dans le but d’hameçonner puis de poursuivre les criminels en la matière.

Un tollé et très peu de résultats (137 procédures) l’ont amené à revoir sa stratégie. Début 2016, la méthode change : place à la prise de contrôle directe des sites incriminés, et à l’aspiration du fichier des membres. Un FBI devenu hacker, doté de moyens colossaux pour faire le grand ménage.

Sexbots et transhumanisme

Cinq ans après Make Love Not Porn, les chercheurs multiplient les études et souhaitent désormais anticiper la prochaine étape, les nouvelles tendances qui désormais font la part belle aux relations humainsrobots. Les sextechs se développent principalement en direction des sexbots. Les progrès en realité virtuelle, mais aussi les avancées en matière de design de partenaires humanoïdes prévoient un basculement des activités sexuées. Une équipe de chercheurs de l’ESCPI Paris a récemment créé une peau de robot « sensible au toucher », capable de différencier les coups des caresses.

Depuis Cleverbot, de logiciel britannique qui dupait déjà en 2011 deux tiers de ses interlocuteurs, incapables de différencier sa conversation de celle d’un humain, les progrès ont été fulgurants. La question n’est plus de savoir si cela va arriver, mais quand ça arrivera. Si aujourd’hui, seuls 9% des lecteurs sondés par le Huffington Post se disent prêts à faire l’amour à un robot, on prédit déjà qu’en 2050 les relations humain-machine dépasseront les relations d’humain à humain.

Aujourd’hui, on avance que la réalité virtuelle permet dans ce domaine de pimenter les relations longue distance et une guérison de la timidité. On agite que l’avènement de sexbots provoquera la baisse du trafic d’êtres humains et celle de la prostitution. On promet également la disparition des maladies sexuellement transmissibles.

Mais voilà, les premiers “modèles” de sexbots aux
courbes parfaites ont ravivé les débats contemporains
sur l’objectivation des femmes et le développement de stéréotypes. Dans l’autre sens, la question de la performance inquiète du côté des hommes, qui pourraient souffrir de la comparaison. Plus grave encore serait le risque croissant d’une atteinte à la formation de l’empathie entre les êtres humains, déjà amorcée par la pornographie en ligne.

La petite mort de l’humanité

Saurons-nous rivaliser avec nos créations, conserver notre humanité et survivre en tant qu’espèce ? En 2016, le questionnement devient bioéthique et force est de constater que les sexbots compliquent sérieusement la donne. Ne risquons nous pas de déshumaniser nos partenaires humains, de les considérer encore davantage comme des objets ?

L’adultère concerne-t-il également les relations avec un robot, ce dernier peut il se marier, adopter un enfant ? Cela paraît aujourd’hui déplacé comme question, mais au vu de l’évolution des moeurs et du rythme effréné des progrès technologiques, pas si insensée.

Nous pourrions tout autant considérer que l’humanité prenne une direction opposée. L’effet dit de la vallée dérangeante, présenté dès 1970 par Masahiro Mori, prédit que la ressemblance grandissante des robots avec les êtres humains créerait un sentiment d’étrangeté, voire de malaise. Un sentiment repris dans Blade Runner et d’autres scénarios depuis.

La théorie John Danaher, de l’Institute for Ethics and Emerging Technologies ajoute une donnée intéressante. Les robots nous volant progressivement l’ensemble de nos professions, les humains devront chercher un autre travail, à moins qu’advienne un changement spectaculaire dans le système de protection sociale.

Pertes d’emplois, relations sexuées avec des robots quasi impossibles : la prostitution – travail accessible et peu qualifié – deviendrait alors un des derniers bastions de la compétence humaine. Une hypothèse délirante de plus, mais qui confirme que le futur est de plus en plus imprévisible. Nous avions prévu pas mal de choses, mais certainement pas que l’humanité serait réduite à se prostituer pour survivre, avant de disparaître. Au secours Gepetto, ils sont devenus fous.