La digitalisation de l’industrie cinématographique, avec Julie Demarigny

Julie Demarigny occupe le poste de vice-présidente mondiale au sein de Warner Bros. Digital, la branche du groupe de divertissement chargée d’élaborer de nouveaux schémas de distribution pour diffuser auprès du public des contenus accessibles à travers autant de canaux, de plateformes et de terminaux que possible. Applications mobiles, engagement des utilisateurs, marketing viral, analyse des données : Julie Demarigny est une fervente avocate des nouveaux médias digitaux.

De 3 Suisses à Warner Bros., des prémices du multimédia à la révolution digitale, voilà 20 ans que vous êtes l’un des témoins privilégiés de l’évolution de l’internet commercial, de la diffusion électronique de contenu et du marketing numérique. Quelles sont selon vous les avancées technologiques – et les nouveaux usages qui en découlent – qui ont marqué ces deux dernières décennies ?

En 20 ans, beaucoup de choses ont évolué. Le début des années ‘90 annonçait les balbutiements de l’e-commerce et des nouveaux contenus sur internet. La bande passante a également fait évoluer internet: le fait de pouvoir proposer des contenus vidéo plus interactifs et l’explosion des réseaux sociaux ont révolutionné dramatiquement tout ce que nous pouvons faire en termes de marketing ou de promotion.

En matière d’usages, tous les nouveaux services qui se créent permettent aux gens d’interagir entre eux. C’est finalement une succession d’innovations technologiques qui a révolutionné l’industrie du divertissement, à savoir la musique, le cinéma et toutes les activités qui y sont associées.

Alors que l’industrie du disque a espéré que le téléchargement légal vienne un jour compenser la chute des ventes de CD, celui-ci ne cesse de reculer en volume depuis deux ans. Désormais, le marché musical numérique semble se restructurer autour du streaming. L’essor de ce dernier ne suffit toutefois pas à compenser la baisse du marché physique, qui représente encore la majeure partie des revenus du secteur et du téléchargement légal également en baisse. Quelle est votre analyse de l’évolution de l’industrie musicale à moyen terme ?

Il est vrai que le streaming à travers l’abonnement ou les revenus de la publicité représente maintenant une part importante des revenus de l’industrie. Selon moi, les technologies digitales apportent une chance incroyable en termes de découverte de nouveaux artistes. Dès le début, les artistes peuvent être facilement visibles, que cela soit auprès de leurs fans ou des maisons de disque. Cela change complètement la donne.

En termes de distribution, nous remarquons effectivement une baisse des revenus, à la fois pour les artistes et pour l’industrie, mais je reste sur ma position: c’est une chance incroyable pour les maisons de disque comme pour les start-up de découvrir de nouveaux artistes et de pouvoir en faire la promotion de manière non traditionnelle. Alors que nous misions auparavant sur la promotion à la TV, à la radio et dans la presse, nous utilisons aujourd’hui les réseaux sociaux, le marketing viral, l’analyse des datas. De nouveaux modèles sont ainsi en train de se façonner et donnent un nouvel essor au secteur.

Ils permettent également aux artistes de prendre en main leur carrière et de développer, s’ils le souhaitent, leur propre distribution et leur propre promotion.

D’autre part, le secteur dispose toujours des revenus liés aux concerts et aux produits dérivés. Ces revenus ne sont pas affectés aujourd’hui par une «crise de la musique» qui est surtout une crise liée au marché physique.

En quoi la norme Ultraviolet, lancée en 2011 aux Etats-Unis et arrivée sur le vieux continent il y a un peu plus d’un an, consiste-t-elle ?

Ultraviolet est une norme qui permet au consommateur qui achète un titre, sur un support physique ou dans sa forme digitale, de le regarder sur toute les plateformes, peu importe où il a été acheté. Ainsi, ce que nous appelons la digital copy est l’association d’une copie digitale avec l’achat d’un produit physique. Il s’agit de donner la liberté à l’acheteur, lorsqu’il se procure un film, de le regarder sur une tablette ou un téléphone et de ne pas être limité à son lecteur DVD ou Blu-ray de salon. Il s’agit de lui offrir directement l’accès à plusieurs écrans et de lui permettre de regarder un contenu où qu’il soit, quand il le souhaite, et de le partager avec sa famille. Le contenu doit être accessible depuis le cloud et autoriser chaque utilisateur à gérer sa collection, à savoir où sont ses titres, quel que soit le lieu où il se trouve et l’endroit où il les a achetés. Concrètement, cela signifie que si je souhaite acheter aujourd’hui un produit en grande surface et que j’en achète parallèlement un autre sur internet, je dois être capable de les retrouver au même endroit sans avoir à me demander s’il s’agit de produits iTunes ou Amazon et si je peux ou non les utiliser sur chaque plateforme.

« SELON MOI, LES FEMMES SONT PLUS CRÉATIVES ET AMÈNENT UNE FAÇON DE RÉFLÉCHIR DIFFÉRENTE DE CELLES QUE J’OBSERVE DANS LES INDUSTRIES STRUCTURÉES DE MANIÈRE CLASSIQUE. ».

Des initiatives de la part de Warner Bros. Digital en matière d’Expérience Client sont-elles en cours de réalisation ? Quelles sont ces initiatives et s’appuient-elles sur les nouvelles technologies de traitement de l’information ?

Aujourd’hui il y a énormément d’initiatives en cours qui mettent le client au centre de nos stratégies et les data sont clairement ce qui «drive» ces initiatives. Notre objectif est de mieux comprendre le consommateur à travers ses utilisations afin de lui proposer des services et des contenus qui répondent exactement à ses attentes.

A l’heure actuelle, nos industries évoluent à grande vitesse: les consommateurs ne regardent plus les contenus de façon linéaire devant une télé mais lorsqu’ils en ont envie. Très souvent, ils visionnent tous les épisodes d’une série les uns à la suite des autres: c’est le phénomène du «binge watching». Nous devons comprendre les consommateurs et adapter les contenus et leurs formats mais également les supports sur lesquels ils vont être proposés. De plus, des services annexes aux contenus vont être mis à la disposition des utilisateurs: faut-il ajouter de l’interaction à un contenu, permettre au consommateur d’y accéder plus tôt ? Aujourd’hui, nous plaçons le consommateur au centre de notre stratégie et nous créons des services qui permettent cette flexibilité.

La transformation des entreprises par le numérique représente- t-elle, selon vous, une opportunité pour les femmes d’accéder d’avantage aux fonctions managériales et aux postes de décision dans les entreprises, à commencer par celles qui intègrent une forte proportion de digital dans leurs processus ?

Comme dans de nombreuses industries, malheureusement, la femme n’est encore assez représentée dans le secteur du divertissement. Cependant, de plus en plus de femmes sont actives dans les nouvelles technologies. Nous voyons notamment de nombreuses «entrepreneuses» lancer leur propre activité, leur propre start-up.

Une chose est sûre : le digital n’est pas une barrière pour les femmes et j’espère qu’à l’avenir, nous verrons de plus en plus de femmes dans ces métiers.

Les femmes pensent davantage «out of the box» et contribuent ainsi à développer de nouveaux services susceptibles de redéfinir l’industrie du divertissement.