La révolution Fintech selon Pierre Gramegna

L’alliance stratégique entre les technologies de l’information et les services financiers, qui ont accompagné une dématérialisation amorcée de longue date, trouve aujourd’hui son expression dans l’émergence du secteur FinTech. Les nouveaux entrants nés de cette rencontre représentent-ils une menace pour l’industrie financière, une rupture bienvenue susceptible de dynamiser les activités ou des francs-tireurs qui finiront par rentrer dans le rang en intégrant les institutions établies ?

Il n’y a pas de réponse générique à cette question. En tout état de cause, je vois moins une menace pour la finance traditionnelle, qu’une complémentarité entre les services des uns et des autres. Le passage au numérique ne se résume pas à la création d’une « App » comme interface avec une structure restée analogue. Pour rester compétitifs, les banquiers et autres professionnel du secteur financier devront repenser des pans entiers de leur fonctionnement.

En début d’année, vous avez effectué une mission financière en Corée du Sud. Outre la volonté d’accroître la collaboration entre les acteurs du secteur financier des deux pays, il ressort de votre visite à Séoul que l’expérience du Luxembourg en matière de FinTech a suscité un grand intérêt de la part de vos interlocuteurs, notamment le fait que le Grand-Duché se pose en «hub» pour le développement des activités de ce type d’entreprise au travers de l’Union européenne. Pensez-vous être ainsi en bonne voie pour concrétiser l’un des axes de la transformation digitale de l’économie luxembourgeoise ? D’autres pays ou régions du monde montrent-ils un intérêt analogue ?

La stratégie « Digital Lëtzebuerg » montre que le gouvernement a compris que la révolution numérique est un phénomène transversal, qui nous amène à repenser l’ensemble du fonctionnement de nos procédures. Toute notre économie sera impactée par la vague numérique, non seulement le secteur financier. La question de savoir si le Luxembourg voudra oui ou non participer à ce mouvement ne se pose même pas. Nous n’avons pas le choix. Nous devons nous adapter, le plus rapidement possible. Dans cet esprit, en tant que ministre des Finances, j’ai fait du développement du Fintech une de mes priorités. Des présentations correspondantes font désormais partie intégrante de toutes nos missions à l’étranger. La Fintech n’est pas un phénomène limité à une région donnée du monde. Prenez l’Afrique : des millions d’usagers y ont accès à des services financiers au travers de leur seul téléphone portable, sans jamais avoir mis le pied dans une banque traditionnelle. Avec son expertise en matière de services financiers transfrontaliers, le Luxembourg a un rôle à jouer dans le développement et la commercialisation de nouveaux produits et services de ce type, en Europe et ailleurs.

En parallèle à la conférence ICT Spring Europe 2015, s’est tenue la première édition de la MorpheusCup, un championnat numérique européen interuniversitaire. Ce concours a rassemblé 75 équipes issues de 40 écoles et universités européennes. Selon vous, cette initiative s’inscrit-elle dans l’esprit du plan stratégique Digital Lëtzebuerg ? D’autres initiatives de ce type, susceptibles de renforcer l’attractivité du pays vis-à-vis des talents high-tech nécessaires à sa transformation digitale, sont-elles en cours, qu’elles soient d’origine privée – comme la MorpheusCup – ou publique ?

Oui, évidemment. Je pense que tout l’effort du Nation Branding va nous aider à mettre le Luxembourg sur la carte des jeunes talents, partout au monde, qui cherchent à rejoindre un endroit vibrant pour démarrer ou développer leur carrière dans le Fintech. Les activités de notre Université, et l’accent mis sur la recherche en matière de technologies de sécurité informatique, aideront également à mieux faire connaître cette facette du Luxembourg à l’étranger. Je constate également avec satisfaction la naissance d’un véritable microcosme de start-ups, d’incubateurs, d’accélérateurs et d’autres initiatives, comme le 123 go. Cela crée une dynamique dont le rayonnement dépasse nos frontières.

LA STRATÉGIE « DIGITAL LËTZEBUERG » MONTRE QUE LE GOUVERNEMENT A COMPRIS QUE LA RÉVOLUTION NUMÉRIQUE EST UN PHÉNOMÈNE TRANSVERSAL, QUI NOUS AMÈNE À REPENSER L’ENSEMBLE DU FONCTIONNEMENT DE NOS PROCÉDURES.

L’édition 2015 du Programme national de réforme (PNR) présentée au mois d’avril comprend notamment un état des lieux de la mise en œuvre des cinq objectifs nationaux que le Luxembourg s’est fixé au niveau national dans le cadre de la stratégie Europe 2020. Quelles décisions ont été prises et quelles mesures vont-elles être déployées à l’avenir en faveur de chacun de ces objectifs que sont l’emploi, l’innovation et la recherche, le changement climatique et l’énergie, l’éducation, et l’inclusion sociale ?

Toutes ces questions sont liées. L’innovation et la recherche sont les clés du développement continu de notre économie et de la création de nouveaux emplois. Une bonne éducation prépare aux défis d’un marché de l’emploi de plus en plus exigeant, ce qui favorise évidemment l’inclusion sociale. En ce qui concerne, en particulier, l’emploi des jeunes, je citerais notamment l’introduction de la “Garantie pour la jeunesse” en 2014. Pour autant, il faut aussi motiver les jeunes à considérer la création de leur propre entreprise et les aider à la monter le cas échéant. De nombreuses initiatives existent à cet égard, et le nombre d’incubateurs et d’accélérateurs pour start-up ne cesse de croître. En matière de formation, je citerais notamment la réforme de l’organisation de la Maison de l’Orientation, la création d’une nouvelle école internationale pour mieux pouvoir tenir compte de la diversité linguistique, ainsi que du développement continu de l’Université du Luxembourg et des centres de recherche. En matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, le gouvernement a initié de nombreuses mesures pour améliorer le transport public et renforcer l’efficacité énergétique liée à l’habitation. Nous nous penchons également sur la faisabilité économique d’une réforme de la fiscalité des produits énergétiques dans le transport, faisant partie des travaux menés en vue de la réforme fiscale prévue pour 2017.

En se plaçant résolument dès l’année dernière dans une optique de régulation en matière de monnaies virtuelles, la CSSF a sans aucun doute tracé des pistes innovantes qui pourraient trouver application dans la pratique. Le fait que le régulateur ait dit très tôt que monnaie virtuelle et régulation ne sont pas deux mondes condamnés à s’ignorer donne au Luxembourg un avantage de «first mover» par rapport à d’autres places plus attentistes. Quelles sont les ambitions du Luxembourg en ce domaine, qui soulèvent autant d’enthousiasme que d’inquiétude ?

Je partage l’enthousiasme – tout en étant conscient des inquiétudes potentielles. Je félicite la CSSF, qui a une nouvelle fois montré son ouverture à l’innovation et sa volonté de concilier le soutien à l’innovation avec l’impératif de protection du consommateur. On voit ici une illustration de ce pragmatisme bien luxembourgeois qui est une des clés du succès de notre pays. Les monnaies virtuelles ne sont pas un gadget ou une mode transitoire. Le Luxembourg est bien positionné pour devenir un hub européen pour les entreprises qui souhaitent développer ce nouveau marché.