En 2015, le Luxembourgeois Steve Gerges revient aux Rotondes avec une version plus approfondie de LAN : LAN2.0, une création déroutante dans laquelle les images se mêlent aux sons – et au public – et invitent ainsi le spectateur à se pencher sur la délicate question des connexions sociales. L’occasion était trop belle pour ne pas nous entretenir avec lui et évoquer cette toute nouvelle forme d’art qui, si elle en est encore à ses prémices, annonce résolument un tournant dans l’art contemporain. Rencontre.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et rappeler les grandes lignes de votre parcours ?

Je m’appelle Steve Gerges, j’ai 38 ans. Je suis Motion Designer depuis 15 ans environ.

Au début des années 2000, avec quelques amis, nous avons créé le collectif Visual Delight. Tout a commencé par un contact, qui nous a permis de nous produire en boîte – nous avons d’ailleurs eu une résidence d’un an, environ, au Melusina. Nous étions alors les pionniers dans le domaine, c’était encore très inédit de mélanger images et sons comme nous le faisions alors. Et puis, nous avons levé le pied, nous avions tous de ‘vrais métiers’ à côté et, il faut le dire, les weekends, nous étions vraiment épuisés. Ça s’est essoufflé tout seul, en fait. C’est il y a 5 ou 6 ans que j’ai eu envie d’y revenir. L’étincelle a été produite par ma rencontre avec Artaban. Ils cherchaient alors un Video Jockey et moi, je voulais faire plus que simplement passer des images en boîte. Créer de vrais sets me semblait plus intéressant.

C’est dans cet esprit que vous en êtes venu à des projets qui mêlent invariablement images et sons. L’un sans l’autre est-il inconcevable pour vous ?

Oui, c’est cela qui rend l’expérience intéressante. Ensuite, j’ai poussé la facette interactive du projet, en injectant un côté audio-réactif dans les visuels de base. C’était pour la release du dernier album d’Artaban il y a trois ans, à l’Exit07. J’ai trouvé ça véritablement très intéressant, bien plus que de simplement diffuser des vidéos. Cela a donné un aspect plus aléatoire, plus alternatif, qui aboutissait à un résultat non figé, à davantage de liberté. Comme avec un instrument de musique, en quelque sorte.

Qu’est-ce qui a motivé le projet LAN en 2014 ?

Il y a quatre ans, j’ai eu la chance de faire partie d’une délégation francophone pour découvrir le Festival Elektra, à Montréal. Là, j’ai découvert les possibilités infinies qui se cachent derrière la notion d’art électronique. De l’image au son, en passant par la technique, les capteurs, etc. Ça a été un véritable électrochoc. Aussi, en rentrant, je me suis dit qu’il était temps de passer à l’action, de faire quelque chose de tout ce que je venais de découvrir et d’emmagasiner.

Je connaissais déjà Steph Meyers, car j’avais réalisé une vidéo LOOP, et je connaissais les lieux. De ce fait, tout s’est enchaîné assez naturellement. J’avais envie de jouer avec des caméras 3D et de voir ce que l’on pouvait générer comme visuels… C’était l’idée première. Je voulais aboutir à une représentation graphique des connexions sociales dans un endroit clos.

De façon concrète, la caméra capte une position, une distance, puis toutes ces informations sont injectées dans un programme spécifique qui génère les visuels. Chaque personne est représentée par un triangle. Si moins de deux mètres séparent deux personnes, une ligne se connecte entre ces deux triangles. Il y a également une bulle, qui symbolise l’espace personnel qui peut grandir, se mélanger et se briser. En somme, toutes ces formes définissent les êtres et les rapports qui existent entre eux.

Le projet LAN 2.0 est décrit comme une version plus élaborée par rapport à la première version. Comment cela se matérialise- t-il ?

Entre les points et les lignes, on trouve désormais de grands triangles qui représentent le tissu social. En revanche, il y a eu un bug dans le soft. Par moment, les triangles se déchirent. Alors, bien sûr, les développeurs ont tout de suite voulu y remédier, mais moi, j’ai insisté pour que l’on laisse ce bug, parce que ça apportait une dimension supplémentaire au projet. Le tissu social lui aussi se déchire, parfois. Sur le plan technique, LAN 2.0 se caractérise par toute une réécriture du software, il y a désormais une vraie interface.

Pourquoi est-ce important d’intégrer le public dans vos œuvres ? Est-ce une façon de donner au mot ‘connecté’ une dimension plus concrète ?

Je ne cherche pas tant que ça à intégrer le public à mes créations. Ce qui m’intéresse, c’est l’art génératif, c’est-à-dire l’art généré de façon aléatoire par l’ordinateur. Je donne des paramètres à l’ordinateur et, ensuite, je le laisse faire et engendrer des visuels.

En quoi cela relève-t-il de l’art ?

Il faudrait poser à la question à des historiens de l’art (rires)! Mes créations ne se définissent pas seulement comme un simple jouet technologique. Il y a une réflexion derrière. Ici, c’est le contexte sociologique. En définitive, c’est comme une œuvre picturale lambda: derrière l’œuvre, il a y toujours une réflexion propre à l’artiste, une réflexion qu’il essaye de retranscrire avec différents moyens, que ce soit la peinture ou la vidéo. Ça n’est pas juste un jeu vidéo.

Le public est-il réceptif à cette nouvelle forme d’art ?

C’est quelque chose de très récent ici au Luxembourg. Mais les gens ont été assez réceptifs. Le souci, c’est qu’il y a encore toute une éducation à faire. C’est encore très neuf. Par exemple, lors du premier vernissage de LAN, j’ai passé toute la soirée à expliquer le projet au public. Mais cela va en ‘s’améliorant’. Il y a deux semaines, j’ai assisté à la conférence Multiplica, aux Rotondes et, même entre les professionnels, les opinions divergent. Pour certains, les nouvelles technologies ont donné naissance à cette forme d’art. Pour d’autres, les artistes sont le point de départ. À mon avis, les deux sont intimement liés. Les studios poussent toujours la démarche un peu plus loin. Par exemple, quand Xbox a lancé sa caméra Kinect il y a cinq ans, elle a aussitôt été détournée par les hackers et par les artistes. Pour mon projet aussi, à la base, il n’y a que de simples caméras de surveillance. On est de nouveau dans le détournement de la technologie pour arriver à une matière artistique. Les possibilités sont infinies.

« LAN 2.0, À VOIR AUX ROTONDES JUSQU’AU 31 DÉCEMBRE 2015 »

Suite au grand succès du loop LAN créé par Steve Gerges en 2014, une version plus élaborée vient d’être mise au point: l’animation interactive est toujours nourrie par le positionnement et les mouvements des personnes, mais elle inclut de nouveaux paramètres, afin de représenter au plus près l’interconnectivité du public, ce qui se traduit par une œuvre vidéo plus riche et plus variée.