Au Grand-Duché de Luxembourg, l’asbl Lëtzebuerger Privatbësch, qui fêtera ses 85 ans en 2018, veille aux intérêts des propriétaires de bois privés présents dans le pays. Elle compte aujourd’hui près de 2000 membres. Rencontre avec l’un d’eux, Hubert de Schorlemer, pour évoquer notamment les challenges et dangers qui guettent les forêts luxembourgeoises.

 

Quelle est la dimension «privée» des forêts luxembourgeoises ?

Environ 55,2%, soit 49 250 hectares, de la forêt luxembourgeoise est détenue par des propriétaires privés, ce qui correspond à près de 14 000 personnes et/ou familles. La taille moyenne est de 3,5 hectares, rendant ainsi la gestion compliquée, car cette surface est trop petite pour avoir une vraie plus-value par le bois. La plus grande partie des propriétaires privés entretiennent leurs forêts en y investissant et en y travaillant : c’est grâce à eux que nos forêts fixent du CO2, filtrent l’eau et l’air. Elles servent également de «récréation» pour la société.

 

Est-ce avant tout un contrat intergénérationnel ?

Oui, évidemment ! Ce que nous plantons aujourd’hui portera ses fruits… pour nos petits-enfants. Nous planifions forcément à long terme, et nos forêts se transmettent généralement de génération en génération. A titre d’exemple, les hêtres vivent plus de 400 ans mais pour une qualité optimale, il faut les commercialiser entre 140 à 160 ans. Quant aux chênes et aux épicéas, ils peuvent vivre respectivement 800 et 300 ans. Cependant, nous commercialisons généralement les chênes entre 120 et 150 ans et les épicéas entre 90 et 120 ans.

 

La notion de performance forestière et la notion d’utilisation durable heurte parfois les consciences, y-a-t il une évangélisation particulière à mener auprès du grand public ?

Oui, là aussi une certaine influence écologique aimerait que les forêts soient laissées inexploitées… De nos jours en Europe, les lois forestières protègent très bien les forêts d’une surexploitation. Et gérer ces forêts d’une manière non durable nuit en premier lieu au propriétaire. D’un autre côté, la société a besoin de bois et si nous ne le sortons pas de manière durable de nos forêts, il va être sur le marché de pays qui ne respectent pas la loi au niveau mondial… De plus, dans les régions rurales, faire du bois crée de l’emploi. Au Luxembourg, plus de 700 personnes évoluent dans le secteur. Et comme nous vivons dans des sociétés industrielles, le fait d’élever des arbres fixe le CO2 dont nous avons besoin. Une forêt vierge en fixe beaucoup moins. Protéger complètement les forêts en Europe nuit à la déforestation mondiale !

 

Il peut être choquant de voir de grands arbres coupés en nombre le long des sentiers… cela fait partie des principales inquiétudes des promeneurs, notamment en ce qui concerne la sécurité des enfants…

 

S’il faut couper des vieux arbres le long des sentiers, c’est tout simplement parce qu’ils représentent un danger. Ils sont soit trop vieux, soit malades, et risquent de tomber sur les promeneurs. Parfois il y aussi des raisons d’élargissement de la route, mais même dans une forêt vierge, les vieux arbres tombent quand ils sont en fin de cycle, et un nouveau le remplace. La nature est un cycle et c’est ce que l’on oublie dans nos sociétés, qui ont souvent perdu le vrai contact avec cette nature.

 

Quels grands dangers pèsent aujourd’hui sur les forêts luxembourgeoises ?

Je pense en premier lieu au changement climatique et tout ce qu’il engendre, notamment avec l’arrivée de nouvelles maladies et autres facteurs. Aussi, la mondialisation avec ses maladies, bactéries et espèces emmenées en Europe via les containers… On parle en effet d’une cinquantaine de nouvelles espèces en Europe par année. Presque tous les arbres ont déjà eu des difficultés sanitaires. Les bostryches qui attaquent les épicéas fragiles lors des années sèches sont bien connus. Les hêtres ont également connu de sérieux problèmes il y a 15 ans. Actuellement, on peut citer un champignon qui fait murir les feuillis des frênes ou encore un insecte qui se reproduit dans les aiguilles des douglas. L’assurance pour les propriétaires de la forêt est avoir des parcelles bien mélangées avec un mix d’arbres en feuilles et en aiguilles.

Je pense également à la pollution par l’air, due au trafic et aux émissions des véhicules. En effet, les moteurs modernes brulent le carburant à une plus haute température pour une meilleure performance : de l’acide nitrique se forme et se dépose dans la nature, ce qui influence le ph du sol. Comme déjà évoqué, en forêt il faut planifier un siècle en avant, il est donc pour l’instant très difficile de prédire quelles espèces vont pousser de manière optimale au Grand-Duché de Luxembourg.

 

Prônez-vous un comportement – ou changement particulier – chez les promeneurs aujourd’hui ?

Les forestiers officiels de la Nature et Forêts font déjà une information des jeunes avec différentes visites intéressantes dans certaines communes.

 

Est-il possible pour un particulier d’acquérir une parcelle et quels engagements cela implique-t-il ?

Oui, chacun peut acheter une forêt au Luxembourg, puis il pourra par la suite s’occuper comme il le souhaite. De plus en plus de gens veulent avoir leur petite propriété, pour faire, par exemple, leur bois de chauffage, ou alors pour arrondir les parcelles boisées déjà existantes dans leur bien. D’autres particuliers souhaitent aussi placer de l’argent. Finalement, il y a dans notre pays beaucoup de motivations différentes pour acheter des petites forêts : l’investissement est de l’ordre d’environ 15 000€ par hectare.